Putain de semence

La décapitation pour qu’elle me rende ma tête, et la possession pour… un hommage si vous voulez.
Ou lui rendre la putain de semence qui est à l’origine de ma putain d’existence.

Avenue des Géants, 72.

Duigan s’est tourné vers moi.

- Pourquoi tu as tué ta mère, Al ?

- Parce que je n’avais pas le choix. C’était ma seule façon de survivre. Si je l’avais tuée en 63, j’aurais eu une vie normale. Je m’en veux de ne pas avoir eu le courage avant. Je suis tombé de son ventre comme une caisse tombe d’un camion, mais c’était ma mère tout de même. Alors il faut du temps pour prendre les bonnes décisions.

- Et son amie ?

- Je ne l’aimais pas. Mais elle ne compte pas. Elle était alcoolique et, à mon avis, elle n’en avait plus pour longtemps. Je lui ai rendu service.

Duigan a pilé net, effaré :

- Mais Al, tu es complétement dingue.

En élevant la voix :

- Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Tu as tué ta mère et tu l’as décapitée…

- Je l’ai violée aussi.

J’ai cru qu’il allait vomir. J’ai poursuivi très vite pour ne pas lui en laisser le temps.

- Ce sont des défenses perverses, monsieur Duigan. C’était ça ou devenir fou.

- Mais tu es fou, Al, fou à lier.

- Honnêtement, sans vouloir vous contrarier, je ne crois pas. J’ai dressé des défenses perverses pour ne pas le devenir alors que tout m’y poussait. Je n’ai pas de psychose établie, les experts m’ont suivi sur ce point. Vous ne connaissez pas ma mère. Je n’avais pas d’ailleurs l’intention de vous la présenter. Mais vous l’auriez connue, enfin… je veux dire… vivante, vous auriez compris qu’elle a mis au monde un fils avec l’idée qu’il n’y avait pas de place pour nous deux sur cette terre. Elle a vécu cinquante ans, dont vingt et un pendant lesquels je n’ai pas pu respirer. Il fallait bien que je m’oxygène un jour.

Pour le reste, je sais que c’est impressionnant, mais on ne tue pas sa propre mère comme ça, il faut un minimum de rituel. J’avais des choses à exorciser symboliquement.

La décapitation pour qu’elle me rende ma tête, et la possession pour… un hommage si vous voulez.
Ou lui rendre la putain de semence qui est à l’origine de ma putain d’existence. Et pour les fléchettes, il fallait que je la nie, comme elle m’a nié.

Avenue des Géants, 71.

J’ai refermé la porte doucement et je suis parti m’asseoir dans le cabriolet. J’ai basculé le siège en position couchette. Un froid vif m’a contraint à fermer la capote. Je me suis repassé le film des dernières minutes.

J’étais remonté dans ma chambre après les dernières paroles que nous avions échangées. Je ne trouvais pas le sommeil et j’avais le pressentiment que mon inconscient me conduisait vers quelque chose de grave, d’inexorable. J’ai attendu un peu.

N’y tenant plus, je suis redescendu. Le salon était désert. J’ai frappé à sa porte mais elle n’a rien répondu. J’ai pénétré dans la chambre. Elle était tombée les bras en croix, tout habillé, vaincue par l’ivresse. J’ai tapoté son bras. J’étais incapable de me souvenir depuis combien de temps je ne l’avais pas touchée. Sa peau était chaude et molle. Je l’ai pincée. Elle m’a regardé comme si elle n’étais pas surprise de me voir là. Elle a soupiré : ” Qu’est-ce que tu veux encore ? “

Je me suis assis dans le lit à côté d’elle, appuyé au mur : ” Je voudrais que tu me parles, M’man. “

Elle m’a regardé bien droit : ” Tu sais que tu commences à me faire chier, Al, un tas de 2,20 mètres qui mendie de l’attention, c’est pathétique, laisse-moi dormir. “

J’ai répété : ” Parles-moi, M’man, juste une fois. “

Elle s’est dressé sur son lit : ” Je suis sérieuse, Al, fous-moi la paix, ou j’appelle tes copains flics et je leur raconte tout ce que je sais. “

Comme je ne bougeais pas, elle a hurlé : ” Mais bordel de Dieu, quand vas-tu te décider à sortir de ma vie, à disparaître, tu ne vois pas que tu me fais crever, Al, tu me fais crever. “

J’ai soupiré longuement et, pendant qu’elle se calmait, je me suis levé et j’ai quitté sa chambre. J’ai soigneusement fermé la porte derrière moi, en prenant soin de ne pas la claquer. Je n’étais pas capable de supporter la moindre violence. Je suis retourné m’allonger dans ma chambre. J’ai passé Skip James jusqu’à 4 heures sans penser à rien. On dit que la musique adoucit les moeurs, je dois être l’exeption qui confirme la règle. A 4 heures et quart, je me suis mis en route. On peut être hypermnésique et avoir des pertes de mémoire. Pourquoi un marteau se trouvait dans ma chambre, je n’en ai pas la moindre idée. Il ne m’était d’aucune utilité.

Mais il était là, comme s’il avait traversé un mur pour atterir sur ma table de chevet. Je l’ai pris sans haine mais avec la détermination du bricoleur du dimanche pour une tâche qu’il s’est assignée de longue date. Je suis descendu. Ma mère ne s’était pas relevée pour fermer. Je me suis dirigé vers sa chambre. Elle dormait à nouveau, mais cette fois elle avait eu le temps de mettre une chemise de nuit. Elle dormait sur le dos, les bras toujours écartés. J’ai pensé à ce moment-là que je n’avais pas d’autre solution.

J’ai fait mon boulot, sans acharnement.

Trois coups très violents. Sally Enfield devait avoir un sixième sens parce que, je peux l’assurer, ces coups n’ont fait qu’un bruit sourd. Elle est sortie de sa chambre, dans une nuisette ridicule d’un bleu comme on n’en trouve que dans les produits de vaisselle. J’étais dans le couloir avec l’idée de laver mon marteau. Je n’avais aucune intention de m’occuper d’elle mais de sa petite voix d’oiseau écervelé elle m’a demandé si tout allait bien.
" Très bien bien, j’ai dit, je viens de tuer ma mère. "

Avenue des Géants, 66.

Une fatigue pareille, je n’en avais pas la moindre idée avant. J’ai avalé deux comprimés de caféine et j’ai pris la direction du nord. Je ressentais un fourmillement dans la tête. Quelque chose en moi allait exploser, j’en avais la certitude. Mes jambes se pétrifiaient, mon sang coulait comme de la lave. Je suis rentré sur la 101, je me suis installé sur la file de gauche et j’ai appuyé à fond sur la pédale. J’étais si nerveux que je n’avais plus aucun réflexe. Je savais que si un quidam mettait trop de temps à s’écarter devant moi, je ne pourrais ni freiner ni l’éviter. Heureusement mon Ford ne dépassait pas les 80 miles à l’heure dans les descentes. Je me voyais bien finir dans le cul d’un semi-remorque bourré de poulets du Minnesota. Ma colère ne cédait pas, comme la température d’un gosse dévasté par une méningite. Rien n’y faisait. J’allais me foutre en l’air, c’était sûr. Il ne s’agissait pas d’une supposition, ni d’une volonté, mais d’une fatalité. J’apercevais l’horreur dans les yeux des conducteurs que je doublais. Eux aussi sentaient que j’allais me foutre en l’air. D’un seul coup, du côté de Vacaville entre San Francisco et Sacramento, ville qui a plus de citoyens emprisonnés que libres à cause de son pénitencier, j’ai compris que les flics allaient finir par m’arrêter et contrarier mes projets, même si je ne les connaissais pas encore. J’ai pris la sortie et je me suis garé sur un parking. J’étais survolté. Je suis rentré dans un restoroute et je me suis abreuvé d’un litre de café. Puis j’ai passé un bon quart d’heure avec la tête sous le robinet du lavabo des dames. L’une d’elles m’a engueulé, en me disant que je n’avais rien à faire là, mais elle l’a regretté en voyant mes yeux quand je me suis relevé. J’ai repris un litre de café puis l’idée m’est venue de voler un cabriolet, pour me ventiler. C’était devenu une obsession. Je voulais rouler tête au vent pour ne pas m’endormir. J’ai traîné une heure dans les faubourgs de Vacaville pour trouver la voiture qui convenait. La Mustang cabriolet de 1967 était garée la long d’un trottoir, capote fermée. Je l’ai démarrée en deux minutes. Je suis retourné à ma camionnette pour reprendre mes affaires qui se résumaient à un 9mm et à de la corde. J’ai fait quand même le tour pour m’assurer de n’avoir rien oublié et j’ai trouvé une plaquette de pilules contraceptives. Je l’ai emmené aussi. Sacrée aubaine, le conducteur avait laissé ses papiers dans la boîte à gants. De toute façon, j’avais décidé de rouler tranquillement pour ne pas me faire repérer. Je me suis installé au volant. Là, j’ai découvert que j’étais vraiment condamné à rouler décapoté, sinon ma tête s’enfonçait dans la capote et la Mustang ressemblait à un dromadaire. La constructeur n’avait sans doute jamais imaginé qu’un type de ma taille conduirait un jour cet engin. J’ai plié la capote en trois secondes. Mes problèmes n’étaient pas tous résolus pour autant. J’avait le haut du cadre du pare-brise exactement à la hauteur des yeux. Et comme je ne pouvais pas me baisser j’étais obligé de me pousser du col pour voir la route par-dessus. Tous ces détails m’occupaient. J’ai repris la route 101. Des gouttes se sont mises à tomber et se sont mélangées à mes larmes. Je pensais à mon père. J’aurais tout donné pour le retrouver. Pourquoi il ne me donnait pas de nouvelles ? Quand j’étais petit, j’étais son préféré. Il m’appelait le Kid, je marchais dans ses chaussures trop grandes en les faisant claquer sur le plancher, bon Dieu, je pleurais à n’en plus finir, j’aurais voulu que tout recommence de zéro, on effaçait tout, page blanche. Il n’aurait jamais dû m’abandonner. Je ne le méritais vraiment pas. Si un jour je devais m’en expliquer, je savais ce que je devrais dire. Non, je ne suis pas fou. Non, je n’ai pas de psychose. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’exercer des défenses perverses pour ne pas sombrer dans la folie. Je me suis toujours arrêté au seuil de la folie parce que j’étais assez fort pour cela. Ne me demandez pas l’impossible bordel de Dieu, ne demandez pas à un type qu’on conduit à la folie de ne pas se défendre. La pluie tombait de plus en plus lourdement. Elle venait s’écraser sur mes lunettes à toute vitesse et j’y voyais autant qu’au fond d’une mare recouverte de nénuphars. Je ne voulais pas mourir là pour autant, j’ai ralenti et je me suis mis sur la file de droite, mais sans intention de m’arrêter. Si je mourrais, personne ne comprendrait jamais rien à toute cette histoire. Autant dire que pour le coup ma vie n’aurait vraiment servi à rien. Cette inutilité-là, je ne pouvais pas la supporter. J’avais quand même bien envie de me tirer une balle en roulant, mettre fin à cette putain de misérable vie de souffrance. Où avaient été mes joies ? Qui pouvait me le dire ? Puisqu’elles m’étaient interdites, je me les étais construites. Bizzarement, je dois le reconnaître. Mais on fait ce qu’on peut.
Oh! putain, je me suis arrêté à temps. A temps, même si c’est trop tard. Ce n’est pas trop tard pour tout le monde. Personne. Je me suis arrêté tout seul, parce que mon intelligence me l’a permis. Ce n’est pas pour rien que j’ai un QI supérieur à Einstein. Ils ont carbonisé mon cerveau affectif, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais je sais encore raisonner par moi-même. La pluie redoublait. Je ne prenais même plus la peine d’essuyer mes lunettes. Je me dirigeais en suivant les feux des camions qui me précédaient. Les gens dans les autres voitures me regardaient ahuris. Je faisais le gars impassible, comme si les gouttes ne m’atteignaient pas. Ma chemise et ma peau ne faisaient plus qu’un. Je ne risquais pas de m’endormir, c’était l’essentiel, tout le reste ne comptais pas. J’ai finis par faire une pause pour reprendre du café.

Avenue des Géants

J’avais les femmes comme les hommes hippies en horreur à l’époque. Bien sûr, je ne leur aurais jamais fait le moindre mal, mais je vous trouvais incontinents, dans votre façon de baiser, de vous camer, de vous vautrer dans la rue, de faire les poubelles quand tout votre fric était passé à acheter du speed ou de l’herbe. Vous m’angoissiez, si vous voulez savoir. C’était un suicide collectif. Les femmes étaient particulièrement répugnantes. Leur cerveau coulait sous l’effet de la dope et on avait l’impression qu’il suffisait d’appuyer d’un doigt sur le sommet de leur crâne pour que leurs cuisses s’ouvrent. J’en aurais vomi. J’ai tenté de comprendre, je vous ai méthodiquement étudiés quand c’était nécessaire, j’ai saisi tous les tenants et les aboutissements de cette expérience psychédélique et je n’en retiens qu’une chose, un immense foirage.

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